Esprit livre

Entretien sur terre

« Cher couple, homme et femme, bien le bonjour en ce jour décisif,  

Prenons quelques minutes pour réfléchir ensemble si vous voulez bien ?

Vous projetez de devenir géniteurs et d’engendrer plusieurs chérubins.

Y songez-vous réellement ? Dès l’entrée du premier, vous perdrez tous vos repères, vous devrez vivre différemment. Des petites têtes blondes chez soi, c’est un bouleversement domestique. Les corvées deviennent répétitives, plus le temps de les reporter. Plus le temps de dormir non plus, le sommeil déserte les lieux, comme votre tête déserte l’oreiller.

Le devoir qui devient vôtre, débute lors des biberons, des réveils nocturnes, des cris, des pleurs. Le supporterez-vous ? Descendre plusieurs fois les nuits et leur mitonner cette poudre qui devient le « lolo ».

Et les couches ? Y songez-vous ? Quelle épreuve ! Pourrez-vous endurer ces odeurs intempestives ? Vous vous interrogerez sûrement, comment peuvent-ils produire de telles horreurs ? Un si petit corps, si frêle, si mignon qui sent si bon… Du reste, croyez-moi c’est bien d’eux que provient cette mixture un peu… verte ?! Beurk !

Et les douches, les trempettes, épreuve complexe que de les tenir en équilibre, hors de cette mousse. Les porter fermement, les positionner correctement et frotter dessus, dessous.

Bien évidemment, interdiction de les blesser, ni de les quitter des yeux une seule seconde, c’est impossible, inconscient même ! Prudence donc ils sont chétifs et sensibles.

Je soupçonne vos mimiques de dégoût, les questions se bousculent … Non ? Vous hésitez ?

Je vous promets que ce n’est point fini, méditez sur ces nuits où les toux nocturnes n’en finiront plus, où les montées de fièvre et les poussées de dents vous empêcheront de dormir plus de deux heures consécutives. Réfléchissez, vous le pouvez encore !

Et vous femme, êtes-vous prête à perdre votre ligne ? Votre poids dont vous êtes si fière de souligner que depuis vos quinze printemps, vous êtes toujours « idem » ! Bientôt mère ? Pensez-y ! Le ventre rond, les chevilles enflées, les vomissements et vertiges au réveil, quel supplice…

Et que dire des couches et de cette douleur vive, intense lorsque le petit force le chemin, pointe fièrement son petit front et son petit nez. Cette position vous met dans l’inconfort et offre une vue sur toute votre intimité. Vous n’espérerez plus qu’une chose : l’expulsion du nouvel être et prestement !

Etes-vous toujours ici ? Me lisez-vous encore ou vous êtes-vous débinés cher couple ?

Si vous êtes toujours sûrs de vouloir procréer, je ne peux me contenter de vous brossez cette toile en teintes si ennuyeuses. En effet je me dois de vous dire qu’une fois le petit présent, vient le repos bien mérité, pour quelques heures seulement. Où joie et bonheur mêlés, vous pourrez enfin le toucher, le voir, le prendre contre votre sein.

 Vous, demoiselle, qui supporterez plus ou moins lourdement ces neuf mois écoulés, vous serez délivrée et heureuse ! Vous épouserez ces moments sereine, proche du père. Lui, si fier et héroïque d’être toujours debout près de vous, femme forte qu’il peut vénérer de cet exploit. Vous deviendrez « déesse mère ». Ses yeux et propos vous combleront.  Il vous chérie tellement ! Vous profiterez ensemble de cet heureux événement qui devient votre moment de vie et forme ce que l’on nomme “le bonheur” !

Donc où en sommes-nous ? Je vous vois sourire, j’en conclue que mon exposé renforce votre idée première ! Oui, vous confirmez être prêts ! Et bien soit, c’est entendu ! Nous ferons notre possible pour vous offrir ces mômes dont vous rêvez ! Signez ici, plus le temps d’y réfléchir ! Vous vous dirigez vers de nouvelles promesses de protection, de soin, envers ces petites choses.

Je vous tiens serment que nous vous combleront de joie d’ici neuf ou dix mois. En bonne intelligence, vous devez vous y mettre ! Joyeux coït et belles étreintes cher couple !

Votre bien Dévouée, Mère et Terre nourricière, soucieuse de perpétuer l’espèce homoniene. »

Louis et Sophie reposent le pli reçu ce jour sur le guéridon du couloir, s’observent et rient. Leur complicité, depuis qu’ils se sont rencontrés, se renforce un peu plus tous les jours, nul besoin de mot. Ils sont conscients que leurs proches se sont liés pour rédiger cette petite lettre sur fond humoristique. Tous deux, fils et fille unique, ils ont en tête que leur père et mère respectif bouillonnent de devenir  des « pépés et mémés ». Ils ne cessent de leur dire que l’horloge biologique de Sophie tourne. Celle-ci sourit et se hisse sur ses pointes de pieds pour déposer une bise à Louis. Eux deux ont reçu cette bonne nouvelle hier, elle est enceinte de deux mois. Toutefois ils se sont entendus pour révéler leur petit secret le jour de la fête des « bonnes mères » dans un mois et demi. D’ici ils se réservent et profitent de leur petit moment de joie, rien que pour eux. Bientôt ils entreront dans le tourbillon euphorique de confection des petits objets utiles pour l’entrée d’un nourrisson.

Comments

MARSAULT LOLITA
18 December 2020 at 11h49

Bonjour Anaïs,

Je n’ai pas testé le lipogramme, je ne peux donc qu’être admirative du résultat à la lecture d’un texte sans la lettre A !
De plus, tu as associé le jeu de l’oulipo avec des jeux de mots, ce qui au passage est divertissant et amusant.

L’exagération est présente et juste exquise ! Bien que replacés dans leur contexte, ce ne sont que des faits bien réels ! « La tête qui déserte l’oreiller », « la poudre qui devient le lolo » …Autant de petits fragments aux apparences banales mais qui s’ajustent avec un humour brillantissime.

Le texte en deux parties est inattendu, le pire et le meilleur sont réunis ! N’est-ce pas là d’ailleurs le secret du bonheur ?! L’intrigue est peut-être ici d’ailleurs car on ne sait pas vraiment qui parle au début ni dans quelles circonstances. (Thérapeute, sage-femme, orphelinat…)
En lisant déjà plusieurs textes d’autres stagiaires, j’ai constaté que l’exercice n’apparaît pas si évident. Alors Bravo !
C’est un joli texte. En tant que maman, il m’a replongé avec le sourire quelques années en arrière…le temps passe si vite. Et oui, quand on devient parent, on parle comme nos parents !

Si j’avais eu ton texte il y a un an, je l’aurais transmis sans hésiter à ma petite sœur !

Je vois aussi que tu as changé le titre, celui-ci est en effet plus sympa !

À bientôt,
Lolita



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