Esprit livre

Au nom d’une rose

Levé aux aurores, Jacques s’affère dans son jardin. Il se redresse péniblement, ses lombaires le font de plus en plus souffrir, c’est un calvaire pour lui que d’entretenir le parc attenant à sa jolie maison de campagne. Pourtant c’est son univers, son royaume, son petit paradis sur terre. Il est fier de ce magnifique jardin dont il prend grand soin. Et pour cause il y met tout son amour…

Depuis maintenant trente cinq ans qu’il est seul propriétaire des lieux, il a embelli ce lieu. Celui-ci joliment arboré, sur plus d’un hectare, offre des plantations des plus variées. Toutes plus belles les unes que les autres. Il s’est aménagé une petite serre, pratique et fonctionnelle au fond du parc. Il aime s’y réfugier et travailler à ses œuvres à l’abri des regards. Sur le mur du fond, s’alignent ses outils. Rien ne lui manque, du râteau à la binette en passant par la pelle, la faucille, ou encore le sécateur, il a complété sa collection selon ses besoins, au fil du temps. En effet les arbres et autres plantes qu’il a choisis avec précision au fil des années ne demandent pas tous le même entretien. Il les connaît par cœur, les choie comme un homme le ferait avec ses différentes maîtresses. C’est une poésie constante qui relie cet homme à la nature qui l’entoure. Tant de souvenirs l’enveloppent lorsqu’il déambule dans les allées aux arômes fleuris. Leur parfum le comble de joie, les notes si différentes le noient dans un océan de senteurs qu’il aime respirer avec avidité. Il s’y perd comme on se perd dans les bras d’une femme. Lui, n’a pas eu cette chance. Il n’a jamais eu la rose avec laquelle faire sa vie. Une seule lui a plu, autrefois, mais lui a laissé une épine au fond du cœur en le repoussant.  

Pour chacun des pieds plantés, il procède de la même manière.  Il retourne et prépare la terre, puis mélange le compost bien spécifique à une base d’engrais qu’il glisse avec précision dans le trou creusé. Lorsque cette matière intégrée est prise aux racines, il recouvre de terre molle et tasse le tout. Plusieurs jours de suite, il revient voir si sa petite nouvelle se porte bien et sourit lorsque les premiers bourgeons de vie émergent. Evidemment il l’arrose avec passion.

Ses reins le tancent de plus en plus violemment. Il tente de s’étirer, essaie de masser la zone endolorie. Cette grosseur sur le flanc droit a encore pris de l’ampleur et le sang dans ses urines matinales ne laissent rien présager de bon. Il sait que son heure est proche. Bientôt lui aussi, se fanera mais son travail n’est pas tout à fait achevé. Il ne doit pas faillir, pas aujourd’hui. Une fleur manque encore à sa collection, la plus belle de toute, la rose rouge foncée ! Sa préférée : la rose Hacienda.

La commande tant désirée arrive en fin de matinée. Ce rosier majestueux aux grandes roses fastueuses, tissées de satin rouge profond emprisonne une lourde fragrance qui embaume l’air en le sortant de son emballage. Jacques s’en imprègne profondément. Les fleurs sont doubles, lourdes de pétales, épanouies et d’un coloris inaltérable sous le soleil. Il lui réserve le plus bel emplacement, au cœur du massif en bordure de la terrasse. Il sait d’avance qu’il s’accordera bien avec les roses mauves de Sissi ou les corolles blanches du rosier anglais « Winchester Cathedral ». Ses fleurs animées d’une passion ardente sont dignes d’être offertes à l’être aimée, c’est bien ce rosier qu’il a choisi pour elle…  Il ne s’est pas trompé !

Délicatement, il le dépose sur l’herbe, à l’ombre du chèvrefeuille grimpant et se dirige vers la serre où le plus gros du travail l’attend. Comme à chaque fois, il sent en lui l’excitation le gagner. La fatigue accumulée de la veille et ses douleurs sont rapidement remplacées par une poussée d’adrénaline. Il sent en lui s’opérer le changement grisant. Ses mains deviennent moites, il ne pense plus qu’à elle maintenant. Elle ; son obsession depuis toujours.

Il se souvient du jour où il a posé les yeux sur elle et s’est approché timidement  mais elle l’a repoussé sans ménagement. C’est à ce moment qu’il a pris conscience de son physique ingrat et que cette vie sur terre ne lui offrait que la possibilité d’admirer ces jolies créatures à distance. Pourtant il ne les déteste pas pour cela, bien au contraire ! Mais très vite, le besoin de les toucher s’était fait pressant, obsédant. Deux ans après s’être fait rabrouer par cette fleur aux cheveux d’or : Ophélie, il avait rencontré Mathilde, cette petite hôtesse de caisse. Il l’avait saluée mais elle l’avait ignoré se contentant de lui donner la note avec un regard de dégoût. Blessé et de colère, il avait attendu qu’elle quitte son poste. Elle était sortie par l’arrière du magasin. La voie était libre, il lui avait plaqué un mouchoir d’éther sur le nez en l’attrapant par surprise et elle s’était évanouie dans ses bras. Ce qu’il avait ressenti à ce moment était indescriptible. Il ne l’oublierait jamais. Sa première victime ! Sa première conquête ! Et surtout sa première jouissance ! Enfin !

Par la suite, il y avait eu Evelyne, Liliane, Roseline, Amande, Cindy, Marge, Coralie ; toutes ces femmes mystérieusement disparues que Jacques avait kidnappées et admirées de longues heures. Il les gardait endormies le plus longtemps possible et pouvait alors les caresser à souhait. Malheureusement quand elles se réveillaient, elles lui jetaient toutes, leur venin de vipère à la figure. Cela il ne le supportait pas ! D’un geste précis, il s’emparait de sa faucille et les égorgeait.

Aujourd’hui, c’était son chef d’œuvre qu’il accomplissait. Il avait tellement patienté. Enfin il avait saisi sa chance. Hier soir, elle était sortie de son cours de gymnastique à la nuit tombée, alors que lui rentrait chez lui. Il n’avait pas hésité, il s’était arrêté et précipité sur elle. Son Ophélie, trente-cinq ans après, était enfin sienne ! Sa dernière belle endormie. Le rosier Hacienda était fait pour elle. Ils s’accoupleraient à merveille. La dernière rose parfaite à sa collection allait prendre racine aux côtés de toutes les autres dans son jardin magnifique !

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Entretien sur terre

17 December 2020